Dans ce billet de 2010 « 5 choses que les journalistes pourraient apprendre des blogueurs » j’écrivais:
Faire un lien vers les sources: Beaucoup trop de journalistes professionnels rechignent à mettre un lien vers les sources de leurs histoires. Et lorsqu’elles sont liées, certains préfèrent faire un lien vers la page principale de la source, et non à l’adresse URL où se trouve l’information. Attitude très différente chez les blogueurs qui aiment lier le plus possible.

Ce conseil est-il toujours valable en 2013? Jugez plutôt.

J’ai écouté hier l’émission de la RTS « En ligne directe », animée à la radio par @Nicolae Schiau et sur Twitter / Facebook par @jeromezed.

Le sujet de discussion était: #EnLD Les enseignants sont-ils assez respectés? Un sondage: « profession pas assez considérée » …Comment rendre leur image plus attractive? (@jeromezed) ou encore: @RTSinfo: C’est parti pour un nouveau débat sur #EnLD: Les enseignants sont-ils assez respectés en Suisse? http://ow.ly/pxGG1  A vos claviers!

Trois personnes étaient invitées à la radio pour en parler:

  • Farinaz Fassa Recrosio, sociologue de l’éducation, directrice du laboratoire des sciences de l’éducation de l’Université de Lausanne
  • Elisabeth Baume-Schneider, ministre socialiste jurassienne, cheffe du Département de la Formation, de la Culture et des Sports et présidente de la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP)
  • Jean Romain, député PLR au Grand Conseil genevois, ancien professeur, philosophe.

J’ai découvert par la suite  que le sujet provenait d’une dépêche ATS/Newsnet, reprise par le Matin.ch avec ce titre accrocheur:

Le faible prestige du métier d’enseignant en Suisse

Sondage

En comparaison internationale, les enseignants suisses ont un statut social plutôt bas, même si la confiance dans le système scolaire est très élevée, selon un sondage réalisé dans 21 pays. […] La Suisse se situe dans la partie inférieure du classement, au quinzième rang, a relevé l’organisation Varkey GEMS Foundation jeudi.

Lien vers l’article? Aucun. Qui est la Varkey GEMS Foundation? La dépêche ne le dit pas. A la radio, j’ai entendu une des intervenantes émettre une réserve sur cette étude, ce qui a obligé @Nicolae Schiau à dire qu’elle provenait « d’une école privée située à Etoy. » Mais le nom de cette école n’a pas été mentionné à l’antenne et aucun lien vers ce sondage ou le site émetteur n’est diffusé ni sur Twitter ni sur Facebook par @EnLd. Deux des invités avouent ne pas l’avoir lu. Quant au  journaliste, il reste muet sur la question…

Le sujet est repris sur le site de l’émission Avis d’expert. Suite à une question sur Twitter, @avidexsperts indique que l’étude a été réalisée par Varkey GEMS Foundation. Sur le site, aucun lien vers le site émetteur ou l’étude elle-même. Juste ce texte: En ligne directe (07.10.13) Farinaz Fassa Recrosio, sociologue de l’éducation à l’UNIL. Selon un récent sondage, les profs suisses ont un statut social plutôt bas et ne seraient pas assez considérés. Comment rendre leur image plus attractive?

Je reste donc sur ma faim et lance une recherche web.  En quelques clics, je trouve non seulement l’étude « Teacher Index » mais aussi le compte Twitter de la Varkey Gems Foundation  ainsi que le hashtag – mot dièse – #teacherIndex créé pour diffuser cette étude sur Twitter. Tous les tweets sur le sujet sont en anglais, comme l’étude d’ailleurs, disponible en version complète en PDF.

J’aurais bien aimé qu’on nous dise sur le site du Matin et à la radio qui est cette Varkey Gems Foundation et quelle était la méthodologie utilisée pour ce sondage web. D’autant plus que cette fondation vient d’ouvrir une école en Suisse romande, la GEMS Academy à Etoy. Le #19h30 de la RTS l’a présentée le 25 septembre 2013 et on ne peut pas ne pas la voir en passant en voiture ou en train. Des locaux luxueux pour des élèves fortunés anglophones dont les parents déboursent de CHF 23’4oo.- /an  (3 ans) à CHF 33’300.- (15 ans) pour les instruire. Les frais d’inscription se montent à CHF 3’500.- Les enseignants qui y travaillent sont rémunérés selon un barème anglais, dont le montant n’est pas divulgué sur le site!

J’ignore qui sont les 1’000 Suisses de 16 à 70 ans qui ont répondu à ce sondage web, quel statut social ils ont, s’ils ont étudié en Suisse, ni en quelle langue ils ont répondu au sondage. Dans l’étude publiée par la Varkey Gems Foundation, on ne trouve que les questionnaires en anglais, russe et chinois. Il y est précisé que les gens ont été recrutés par bannières publicitaires ou par invitation. On nous dit aussi que les sondés ont été rémunérés sous forme de chèques, de bons de réduction incitatifs, dont le montant varie selon les pays. Combien ont touché les personnes domiciliées en Suisse, on ne le saura pas…

Ces informations, tout journaliste, même pressé comme @Nicolae Schiau, aurait pu aisément les trouver et nous les présenter. Reprendre simplement une dépêche ATS via le Matin.ch, en ne retenant que l’aspect « polémique » d’un « sondage web » n’est pas ce qu’on attend d’un service public comme la RTS.

Savoir qui finance les études et sondages dont nous sommes abreuvés est un droit des lecteurs et des auditeurs. J’aimerais que cette information nous soit fournie et que nous puissions y accéder en un clic. Lire et balancer des dépêches ATS /AFP ne suffit plus, agiter des slogans et des petites phrases choc, même emballés à la sauce 2.0 des réseaux sociaux, ce n’est plus suffisant en 2013. Ça peut animer une discussion de café du commerce et donner l’occasion aux nostalgiques des années 50 de pouvoir affirmer que « c’était mieux avant », mais ça ne permet pas une vraie réflexion et analyse.

Le monde a changé, pour les politiciens, les enseignants, les médecins, les lecteurs, les auditeurs et même pour les journalistes! Si vous voulez qu’on continue à vous lire et à vous écouter, triez, enrichissez les contenus diffusés et fournissez-nous de l’information à haute valeur ajoutée.

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 Credit photo: tsevis, CC on Flickr